Nous n'avions pas vu une goutte de pluie depuis cinq mois ! elle est bienvenue pour les cultures, les fontaines asséchées et les barrages hydro-électriques, pourvu que ça dure.
Holi, c'est la fête des couleurs et du défoulement. Une vraie folie. Les enfants et les jeunes gens se jettent des tonnes d'eau et de poudre colorée. A biya, c'était le délire, il y en avait partout. Sandra était une cible de choix, trempée, rouge, rose et bleu, elle ne s'est pas privée de leur rendre la pareille.
Nous avons passé une après-midi à visiter les menuiseries environnantes, celles que l'on ne connaissait pas. Certaines se sont avérées peu accueillantes ou inintéressantes, mais d'autres, au contraire, sont de nouvelles possibilités pour nos stagiaires. Entre autre, une entreprise de 20 employés qui fabrique du meuble, surtout des fauteuils et chaises. Le patron parle anglais, très sympathique, il nous a spontanément proposé de prendre des stagiaires. Cette entreprise se trouve sur ring-road (le périférique). Elle comporte en façade une boutique ou sont exposés les meubles et autres articles de décoration.
En arrière, l'atelier fait environ 70 mètres carrés dont une pièce réservée à la tapisserie(rembourage) Là, dans un désordre apocaliptique, 20 personnes travaillent au sol, sur des tas de bois ou aux machines. Les machines ont été fabriquées en bois, comme la notre, à l'exception d'une scie à ruban, machine rare dans les menuiseries.
Comme tous les menuisiers, ils s'étalent devant l'atelier pour certains travaux, notamment le vernis. A cette occasion, ils arosent le chemin de terre pour coller la poussière au sol.
L'armoire n'en fini pas de se terminer, les tableaux blancs sont bien réussis, les exercices de sculpture leur plaisent bien.
Étant donné les importantes différences de niveau entre eux, ils ne travaillent pas tous sur les mêmes exercices en même temps. Cela me complique un peu la tâche, mais je n'ai pas le choix. Certains doivent recommencer plusieurs fois leurs pièces ratées et travaillent très lentement. D'autres sont rapides et réussissent tout du premier coup. Les deux élèves qui sont arrivés en décembre ont ratrapé puis dépassé les plus anciens.
L'atelier doit permettre à chacun d'évoluer à son rythme et selon ses capacités.
Leurs énormes lacunes en calcul nous compliquent le travail. Disons que je dois le faire à leur place, alors ils restent figés dans leur role d'exécutant. Par exemple, hier, je demande au groupe : 16 divisé par deux. Je présente la question de différentes manières...pas de réponse, hormis le dernier arrivé qui est en septième année puis un autre, timidement et tardivement.
Il y a quelque temps, j'ai visité l'atelier de menuiserie d'un organisme un peu similaire au notre, mais beaucoup plus important. Les installations sont semblables, l'enseignant népalais s'occupe de 10 gamins. Ils dessinent et réalisent des meubles pour l'établissement. Le principal me confie qu'un de leurs problèmes majeurs est de les lancer dans une vie d'adulte autonome. Les jeunes craignent et s'atristent à l'approche de l'envol.
Comment réagiront ceux de Biya ?
Sur un tas d'ordures, deux enfants des rues tentent de briser une grosse bombone en PVC. Ils portent sur le dos d'énormes sacs remplis de plastiques récupérés. Un chien les attaque, ils se défendent tout en poursuivant leur tâche. La pluie a détrempé la décharge, ils pataugent. Scène ordinaire de la vie des enfants des rues.
Côté vie privée, nous pensons beaucoup au retour. Mais retour où ?
Pour ma part, j'imagine mal un avenir professionnel hors du service à ces enfants, ou à leurs confrères du monde. En fouillant sur internet, je vois que le problème des enfants démunis, handicapés, orphelins, est présent partout dans le monde. Mais partout, de la décharge de Pnong pen, aux amputés d'Angola, des personnes se mobilisent pour améliorer leur sort, goutte après goutte...J'ai certainement beaucoup à donner encore.
Rentrer en France ? c'est l'une des options possibles, mais la France nous fait peur. Ce merveilleux pays, dont l'une des principales valeur est le partage de la richesse et des chances, qui se morfond dans une sinistre auto-flagélation. Vu de l'extérieur, après 8 ans d'expatriation, tout nous y semble rigide, compliqué, sclérosant. Tout semble tellement plus simple au Québec, tellement plus propice à vivre sa liberté...à suivre.
Les français ne s'imaginent pas l'importance de leur culture générale, de leur vocabulaire, de leurs connaissances. Accumuler et utiliser ses connaissances, bien s'exprimer, sont probablement des valeurs bien françaises qui passent inaperçues. Mais vu de l'extérieur, c'est frappant. Cela vient souvent avec un esprit critique aigu, parfois au service du culte du scepticisme, de l'incrédulité, du pescimisme.
Lors de mon dernier passage en France, j'ai un peu cotoyé le monde du travail. J'ai été frappé par "le masque" que portent les gens. Masque impassible, impénétrable, sérieux.
Pour avoir l'air intelligent, surtout ne jamais avoir l'air surpris, ne pas sourire, ne pas laisser paraître ses émotions. Après le Québec et le Népal, comment supporter ça ?
Il faut dire que le sourire népalais n'est pas davantage l'expression de l'état d'esprit de la personne. Ici, le sourire n'est pas un signe de sympathie ou de bien-être, c'est juste le signe que la personne est népalaise. C'est parfois trompeur.
Bref, France, Québec ou autre pays, notre bonheur ne se trouvera jamais nulle part ailleurs que dans notre esprit.
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