Un départ.
Ce pourrait être la dernière fois que j'écris sur ce blog. Avec ma famille, nous partons pour la Thailande demain matin. Il était déjà prévu que je fasse ce voyage pour préparer ma prochaine mission en Thailande. Mais face à la situation politique qui empire de jour en jour, nous partons tous, en espérant pouvoir revenir dans de meilleures conditions.
Nous subissons un couvre-feu diurne, une fois de plus. C'est exaspérant. A passer toutes nos journées à la maison depuis des semaines, j'ai l'impression d'être en prison.
Avant les événements, nous avions fait de grosses provisions de produits de base, c'était une bonne idée. En ce moment, les légumes frais sont quasiment introuvables. Depuis longtemps, on ne trouve plus d'onions, de lait, de pain, de gaz de cuisson etc...
Nous sommes infiniment privilégiés par rapport au népalais moyen. Beaucoup de gens vivent nombreux dans une seule petite pièce. Couramment 7 personnes dans neuf mètres carré. Ce sont souvent des familles à faible revenu, sans aucune rentrée d'argent depuis parfois 3 semaines. Pendant les quelques heures de liberté que le roi nous accorde généreusement, je vois les gens négocier ferme la dernière courge, récupérer des morceaux de bois sur les chantiers, ou des branches mortes pour remplacer le kérozène de cuisson désormais rarissime.
Plus rien ne fonctionne, ni transport, ni écoles, ni commerces. Les petites épiceries sont ouvertes pendant les heures libres. On se bouscule un peu mais les gens restent corrects, à la népalaise. Par contre, plus question de plaisanter avec l'épicier ou d'échanger des sourires, les visages sont sérieux. On se presse de parer au plus urgent.
J'ai eu l'opportunité de me faufiler entre deux couvres-feux pour acheter nos billets d'avion dans une des rares agences de voyages ouvertes. Les abords du palais royal étaient particulièrement bien gardés par l'armée.
Nous prendrons le bus gouvernemental spécialement prévu pour les touristes entre l'aéroport et les principaux hotels.
Évidemment, ça fait bien longtemps que je n'enseigne plus. Mes menuisiers, et les autres, sont cloîtrés à Biya. Ils sortent quand même un peu et rentrent vite dès qu'ils aperçoivent les policiers.
Ma mission est en grande partie terminée. Je sais que si on ne devait pas rentrer, Hervé poursuivrait le projet avec le menuisier népalais. J'ai rédigé un document qui rassemble toutes les conditions nécessaires pour le succès de la formation. Lieux, matériel, pédagogie, psychologie, tout y est.
Ce qui nous ferait le plus de peine, c'est de quitter les enfants sans leur dire adieu...de les quitter tout court...
Parfois, avec Sandra, on pense à des folies comme d'en adopter un, l'emmener avec nous, changer sa vie. Le plus difficile serait de choisir. Raj, taquin, vif d'esprit, plaisantin, au fort caractère, au rire en cascade...Anil, réservé, affectueux à sa manière, un peu effarouché, appliqué, sérieux, au sourire désarmant...Shiva, affectueux, talentueux, sensible, au sourire profond...Raju, un peu entier, malin, actif, vif...Bharat, toujours content, d'un calme inperturbable, insouciant...Akash, au sourire absolu, courageux, habile...Pradeep, touchant, affectueux, malin, vif, qui revient de bien loin...Et puis tous les autres, Basanta, Bijay, Binod, Prabeen, Anil, Prakash et tous les autres. Tous les abandonnés, tous les enfants des rues que nous avons croisé. Ce tout petit minuscule dont je ne connais même pas le nom. Il a un visage d'ange, un sourire fatal...surtout lorsque je lui offre une glace...il est seul au monde, mais il y a APC...
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