Une semaine occupée
Les progrès des jeunes et leurs apprentissages
La semaine passée les débutants ont commencé la fabrication manuelle d'un trusquin (outil permettant de tracer le bois avec une pointe en métal dans le but d'exécuter un assemblage). Cet exercice permet de réaliser plusieurs apprentissages: tout d'abord celui du système de mesure, celui de la lecture de plan, celui du traçage à l'équerre, celui du maniement du bédane pour les mortaises et du rabot pour l'ajustement des pièces.
L'apprentissage du système de mesure n'est pas aisé. Même pour moi qui suis maintenant familier avec le système impérial qu'on utilise au Canada, et bien ici c'est un système impérial à la Népalaise. Même si le système officiel ici est le système métrique dans la pratique on travaille avec les pieds et les pouces, et c'est là que ça se complique. Je pense utile de donner une petite explication: dans le système impérial ordinaire le pouce (25,4mm) est divisé en fractions de pouce, soit en seizièmes, soit en trente-deuxièmes suivant le degré de précision requis, le plus courant étant les seizièmes. On a donc par exemple 8/16'' qui donne 1/2'' après simplification de la fraction, 12/16'' qui font 3/4'' etc...Dans le système impérial népalais le pouce est divisé en lignes (8 pour être précis) qui correspondent à 1/8'' dans le système classique et les 1/16'' s'appellent de demi lignes. Ainsi la dimension de 3'' 5/8 se dira 3" et 5 lignes, la dimension 3" 11/16 se dira 3" 5 lignes et une demi ligne....j'espère ne pas vous avoir perdu et que vous me suivez encore? Bon, jusque là ça va? Mais c'est lorsqu'il faut additionner ou soustraire des lignes et des demi lignes qu'on commence à s'amuser. Je préfère même pas imaginer les multiplications ou divisions. Les jeunes calculent ligne par ligne sur la règle graduée et se trompent 2 fois sur trois. Avec le temps ils devraient s'habituer et... moi avec
La lecture de plan est aussi une gymnastique particulière de l'esprit; apprendre à visualiser en 3 dimensions ce qui est dessiné en 2. Il faut savoir aussi que ces jeunes ne savent souvent pas ce que sont 2 droites parallèles, la notion même de parallélisme leur est étrangère, ainsi que la notion de perpendicularité. L'achat d'un niveau à bulle m'a permis de rendre plus concret la compréhension de l'horizontalité et de verticalité. Par contre j'ai eu des résultats inattendus tel ce jeune qui essayait de tracer son trusquin avec le niveau à bulle... tout un défi... Pour les plans, je me limite à ceux à l'échelle 1 car j'imagine que ce serait trop ardu que de réduire les plans à l'échelle 1/4 ou 1/8 et je risquerais d'égarer la compréhension des jeunes.
Le mortaisage manuel (parfois pédestre, comme sur la photo) est lui aussi un nouveau défi mais pour moi cette fois car je ne suis pas habitué à travailler au sol comme eux. Il me faut un étau, un établi..., le confort quoi! Et bien ce sont eux qui m’enseignent comment tenir la pièce avec leurs pieds tandis qu'il la travaille avec leurs mains. J'ai pu voir quelques pansements sur les orteils, mais bof... je me dis que c'est le métier qui rentre...par les pieds. Je souris en pensant à mes collègues canadiens qui lisent ces lignes, car là-bas les chaussures à cap (coquille) d'acier sont obligatoires et on doit même renvoyer chez lui un élève qui les a oubliées. 2 mondes, 2 réalités.
Pour le rabotage, les ateliers traditionnels utilisent davantage le rabot électrique portatif que la dégauchisseuse. Les élèves disposent des 2 possibilités. On peut voir sur la photo la dégauchisseuse et ses tables de bois
On voit que la position de travail n'est pas confortable: l'opérateur est penché au dessus de la machine. Il n'y a pas de protecteur au dessus des couteaux, pas de guide d'équerre pour dresser les chants et il y a le mandrin de la perceuse qui tourne en même temps sans être protégé. J'ai quand même démonté la lame de scie qui se trouvait à gauche de l'opérateur par souci de sécurité.
Avec le rabot électrique les risques d'accidents sont moins élevés car les couteaux sont sous la machine. Par contre il est plus difficile de dresser le bois avec cette méthode et surtout de mettre la pièce d'équerre. Une fois réussi, il faut alors tirer la pièce de largeur et d'épaisseur après l'avoir tracée au trusquin... un nouveau défi...que nos élèves avancés réussissent avec plus ou moins de succès
Les événements personnels des jeunes dans l'atelier
Chez les avancés, Shiva a décidé d'arrêter sa formation et de quitter le foyer. Il s'était distingué par ses habiletés avec David, et depuis le déménagement semblait peu motivé et nécessitait des encouragements soutenus, voir des rappels à l'ordre pour reprendre son ouvrage: la fabrication de bancs pour le foyer. Pour donner un intérêt au projet (et aussi de la stabilité aux bancs), j'ai choisi d'incliner les pieds et donc il y avait nécessité de faire une épure. Je lui ai confié la conception du banc et de l'épure en vraie grandeur sur une feuille de contreplaqué. Le défi ne le motivait pas vraiment, je sentais qu'il avait l'esprit ailleurs, à la moindre occasion il allait bricoler sur un petit projet personnel (un petit bateau à aubes qui fonctionnera avec un moteur électrique de récupération et des piles). Je ne suis pas surpris de sa décision d'arrêter, elle est conséquente à son attitude dans le groupe. Il a décidé de retourner vivre dans son village et de travailler pour son oncle qui a un atelier de menuiserie. Il est tenté par un salaire plus conséquent que l'allocation qu'il reçoit à APC. J'espère qu'il est mûr pour passer à autre chose. Souhaitons-lui bon succès.
Un autre départ, mais celui-là chez les débutants. Après 6 mois avec APC Bikash a choisi de repartir dans son village chez son père. Il avait quitté sa maison après le décès de sa mère. Son père s'est remarié et sa nouvelle femme ne s'entendait pas avec Bikash qui est alors parti pour les rues de Kathmandu. Dans son enfance Bikash avait reçu un niveau d'éducation relativement avancé; il s'exprime assez bien en anglais et s'applique beaucoup dans ses apprentissages. Son départ n'est pas un échec car il désire rentrer chez lui, reprendre ses études et ensuite apprendre le métier de menuisier. Il est intelligent et adroit et je pense qu'il a compris que l'éducation était nécessaire à sa réussite
La production
Je commence chacune de mes journées par une petite réunion explicative avec les objectifs à atteindre et parfois par une démonstration sur le nouvel apprentissageNous avons terminé la fabrication de tréteaux qui permettent d'avoir des plans de travail supplémentaire dans la cour. A une remarque que l'une d'entre vous m'a faite à propos de l'exiguïté des locaux pour accueillir 10 élèves, je répondrait que nous travaillons surtout dehors, soit dans la cour quand la pluie de la mousson est absente ou quand le soleil n'est pas trop fort. Sinon nous allons sous le préau. J'ai le bonheur de travailler en sandales, souvent le torse nu car il fait environ 35 degrés Celsius. Dans la cour poussent des hibiscus à l'état sauvage ainsi que des oiseaux de paradis. Dans les jardins voisins il a des bananiers et d'autres types d'arbres exotiques dont j'ignore le nom. Et tout à côté de l'atelier dans un jardin à l'abandon pousse du haschich à l'état sauvage (au fait, peut-être que le paradis de mes oiseaux, tel celui des jeunes, est artificiel?)
Nous continuons la fabrication de 2 râteliers à chaussures pour le foyer, le jeune Akash a raté le traçage et donc l'emplacement des mortaises sur ses 8 montants. Il a fallu reboucher toutes les mortaises et en recommencer de nouvelles. Lui et Anil ont bien pris la chose, ils se sont aussitôt attelés à l'ouvrage pour reprendre l'ouvrage. J'ai aimé leur attitude.
Shiva a débité et raboté le bois pour les 4 bancs qu'il fabrique. J'ai du faire un cours à propos des signes d'établissement pour éviter les confusions de traçage. Ne connaissant pas le système Népalais (s'il existe?), j'ai appliqué le système européen.
Raju et Pradeep ont continué sur l'épure et le débitage de leurs 2 portes en arc surbaissé. Le projet est complexe et je dois souvent les aider.
Mes réflexions
Le déménagement dans la maison du quartier Balaju qui est un peu à l'écart de KTM a quelque peu dérangé les jeunes qui avaient leurs habitudes dans le foyer précédent, ils ont perdu leurs repères, leurs amis, leurs habitudes. Ici tout est loin, il n'y a plus de colle aussi facilement accessible, les mauvaises fréquentations sont rares, les alcooliques qui traînent la nuit dans les rues et que certains enfants, en manque de finance, pouvaient facilement détrousser aussi. Il faut environ 1/2 h à pied pour atteindre le coeur de KTM : ils se sentent mis à l'écart et ça joue sur leur intérêt et leurs attitudes.Je ne pense pas vous avoir précisé que les jeunes recevaient une allocation quand ils participent aux ateliers. Cette allocation s'élève à 800 roupies/mois, soit environ 12 dollars canadiens. Il faut savoir qu'un salaire moyen ici est de 3000 roupies par mois, (mais entendons bien qu'il s'agit de salaire de survie pour des gens qui vivent dans une seule pièce à plusieurs, qui y mangent, y dorment et y font toutes leurs activités). Si un de nos jeunes est absent une journée il perd le montant de 200 roupies. Ils sont donc découragés de s'absenter. Cette somme de 800 roupies ne leur est pas remise mais gardé comme pécule de départ. Ils reçoivent aussi un petit montant d'argent de poche par semaine.
Suite aux différents projets en cours et à la grande demande des jeunes en apprentissage, j'ai choisi de revenir à 2 groupes séparés car j'ai du mal à répondre rapidement à leurs demandes. Tant que les projets en cours étaient similaires (tréteaux), j'arrivais aisément à gérer les apprentissages mais depuis que plusieurs projets sont en cours, je ne suis plus aussi disponible pour les accompagner et leur enseigner. J'ai donc décidé qu'à partir de la semaine prochaine je prendrais le groupe de débutants de 10h à 12h et les avancés de 12h15 à 14 h15.
La Fête de Dasain s'en vient, les congés aussi. Nous serons encore à l'atelier cette semaine, mais la semaine prochaine nous partons en trekking pour une semaine avec des jeunes Indiens d'une organisation similaire et les jeunes d'APC. Nous serons une cinquantaine. J'ai hâte de voir ce que ça va donner dans la montagne. Je vous raconterai ça à mon retour.







